L’adieu de Léon Blum à Roger Salengro – 22 novembre 1936 – Lille

Député-maire de Lille et ministre de l’Intérieur, Roger Salengro se suicide en 1936, à 46 ans, suite aux accusations infondées et répétées de désertion pendant la Première Guerre mondiale.

Nommé ministre de l’Intérieur au sein du gouvernement formé par Léon Blum en 1936. À l’origine de la dissolution des ligues d’extrême droite, il est pris pour cible par les médias fascisants. Ceux-ci mènent une violente campagne d’allégations contre le ministre, affirmant qu’il a déserté pendant la guerre. Affaibli par le décès de son épouse et par la maladie de sa mère, il se suicide par asphyxie au gaz le 17 novembre 1936 après avoir été insulté dans sa ville. Un mois plus tard, le pouvoir législatif aggrave les peines pour diffamation.

A l’occasion des funérailles de son ministre de l’Intérieur, Roger Salengro, poussé au suicide par les attaques de la presse d’extrême droite, Léon Blum prononce un long discours, revenant sur la carrière du défunt et condamnant violemment la calomnie.

Chers citoyens, chers amis,

Vous avez désiré que je parle seul, au nom de tous ceux qui pleurent avec vous Roger Salengro.
Au nom du gouvernement de la République dont il était membre.
Au nom de ses, collègues de la Chambre des Députés,
Au nom de ses camarades du Parti socialiste,
Du groupe parlementaire, de la Fédération du Nord, de la section lilloise,
Au nom de la municipalité de Lille dont il était le chef,
Et aussi, n’est-ce pas, au nom des millions d’hommes qui, dans le pays entier, tournent en ce moment les yeux vers vous et dont le cœur bat avec le nôtre. Beaucoup sont venus ici, de tous les coins de la France. En ce moment même à Paris, un immense
cortège se forme sur le trajet déjà légendaire – de la Bastille à la Nation – pour prolonger celui qui va se dérouler ici tout à l’heure. Chers amis, la France entière souffre avec vous de votre peine et mène avec vous votre deuil.

Notre « Roger »...

Nous l’avons perdu, comme vous, notre Roger, et cependant nous sentons qu’il vous appartenait plus qu’à nous. Militant, député, ministre, mêlé à toutes les grandes affaires de l’action socialiste et de la vie publique, il était resté votre Roger, le Flamand, le Lillois. Il faut être venu ici, l’avoir vu au milieu de vous, pour le connaître et le comprendre tout à fait. Il y avait deux idées qui dominaient en lui : son parti et sa ville. Ses qualités maîtresses étaient celles de votre race, le sang-froid, la ténacité, la bravoure, la bonté.
Il était maire de Lille à 35 ans. Mais depuis combien d’années s’était-il mêlé à vos luttes, toujours au rang’le plus exposé, le visage toujours découvert ?
Il succédait à un homme dont Lille n’oubliera jamais le nom, à Gustave Delory. Delory, le disciple de Guesde, l’ami et le compagnon de notre cher Bracke, avait remarqué « Roger » dès son adolescence. Il l’avait adopté d’avance comme son héritier… Hélas ! avec Bracke, avec Paul Faure, avec Lebas, avec bien d’autres amis présents, je suis venu représenter le Parti socialiste aux funérailles de Delory ; je l’ai mené au cimetière où nous mènerons « Roger » tout à l’heure. Il y a onze ans de cela. Roger marchait avec nous, tout éclatant de jeunesse ; qui eût pensé que les deux maires de Lille se rejoindraient si vite ? Qui nous eût dit que la méchanceté criminelle des hommes forcerait le cours du temps ?

Maire de Lille à 35 ans

Quand Roger Salengro fut élu maire de Lille, on s’était dit « il est bien jeune ». Mais sa preuve fut bientôt faite. Tout le monde sentit en peu de semaines qu’il s’était en quelque sorte identifié avec sa ville, qu’il incarnait toutes les formes de l’activité communale, qu’il était devenu l’ami, le confident, le conseiller – et surtout le bienfaiteur – de chaque citoyen qui venait à lui. Quand je l’appelai, il y aura bientôt six mois, au ministère de l’intérieur, on se dit « il est bien neuf »… Mais quelques jours s’étaient à peine passés que tout le monde louait mon choix. Dans notre jeune gouvernement, il avait assuré la charge la plus lourde et je peux bien dire, sans forcer la vérité, qu’il joua un rôle historique en un moment historique. Le Cabinet fut constitué à la fin de la soirée du jeudi 4 juin. Roger Salengro quitta l’Elysée pour s’installer séance tenante dans ce cabinet de la place Beauvau qu’en dehors de ses voyages à Lille il ne devait plus guère quitter, ni jour ni nuit.

Une tâche presque surhumaine

Vous vous rappelez ces heures-là. Je ne  dirai pas que le souvenir en est resté dans toutes les mémoires, car je constate, au contraire, non sans surprise, non sans émoi, que trop d’hommes diversement « responsables » les oublient. Un mouvement aussi puissant que les grandes forces naturelles, avait soulevé tous les travailleurs de France. Il se composait à la fois du ressentiment des souffrances passées et de l’immense espoir qu’inspirait l’avenir. Le gouvernement entre les mains duquel le peuple souverain venait de transporter le pouvoir politique avait pour devoir non pas, certes, d’opposer un barrage brutal à ce courant, d’ailleurs irrésistible, mais de l’aménager, de l’ordonner, de le diriger vers des réalisations positives, et dans ce travail difficile, le poste le plus difficile était celui du ministre de l’Intérieur spécialement tenu de concilier l’ordre nouveau qui s’élaborait avec l’ordre républicain, avec l’ordre légal, avec l’ordre tout court. Roger Salengro fut pleinement égal cette tâche presque surhumaine.

Le témoignage d’un ami

Calme, souriant, infatigable, inébranlable, il vaquait à tout et parait à tout. Je puis témoigner que ceux qui l’approchèrent alors et dont beaucoup étaient des adversaires lui vouèrent quelque chose de plus que de l’estime et du respect, quelque chose qui ressemblait à de l’admiration.  coutez maintenant le témoignage d’un ami : « Ceux qui l’ont bassement calomnié, a écrit Léon Jouhaux, se souviennent-ils de l’immense service que Roger Salengro contribua à rendre à son pays en ces jours difficiles? La révolte grondait dans les quartiers ouvriers, les usines étaient occupées. Chaque heure ajoutait de nouveaux contingents de grévistes à ceux déjà dans faction. Il fallait agir… Roger Salengro remplit ce jour-là et cette nuit là, noblement, humainement, son rôle de ministre de l’Intérieur, responsable de l’ordre public, sans oublier qu’il était un militant, défenseur de ceux qui réclamaient plus de justice.» Le jour et la nuit dont parle ainsi Léon Jouhaux, ce sont le jour et la nuit de l’accord Matignon dont notre cher Roger Salengro fut en effet l’artisan principal, qu’il mena jusqu’à son terme à force de clairvoyance, de patience et de fermeté. Je me rappelle d’autres jours et d’autres nuits consacrés à ces grands et laborieux arbitrages dont les premiers se placent au lendemain de l’accord Matignon, dont les plus récents s’achevaient il y a bien peu de semaines.

Roger Salengro aura été l’interprète d’une époque nouvelle

Chaque époque nouvelle de l’histoire engendre les institutions et forme les hommes qui sont ses organes. Roger Salengro aura été l’interprète exact et l’instrument fidèle d’une époque nouvelle et même unique par ses caractères où la démocratie cherche à tirer d’elle-même, dans la concorde et dans la paix, le renouvellement des rapports sociaux et des conditions humaines. Il se donna à cet effort sans répit, sans ménagement, sans précaution. Sa santé, cependant, n’était pas robuste. Son cœur était lésé. Son médecin lui répétait : « Du repos, du repos… Sans quoi je ne vous en donne pas jusqu’à a fin de l’hiver… » Mais il n’a pas été tué ni par le surmenage, ni par la maladie, ni par le souvenir inapaisé de la femme qu’il avait aimée et qu’il avait perdue. La fatigue, la lésion organique, le chagrin n’ont fait qu’altérer sa force de résistance contre le poison versé en lui jour à jour. Ses lettres posthumes disent la vérité : il est la victime de l’atroce, de l’infâme calomnie…

L’invisible meurtrissure…

Voilà trois mois que j’ai senti le venin opérer jour à jour. Ses amis, ses collaborateurs, dont certains étaient pour lui des camarades fraternels, ont pu suivre le progrès quotidien du mal. L’invisible meurtrissure s’étendait chaque jour. Il était apparemment le même, toujours tranquille, toujours méthodique, toujours souriant. Il faisait bonne figure. Il haussait les épaules en disant :  » Bah ! ça n’est rien… » Mais le mal intérieur gagnait, touchait aux racines mêmes de la vie, ou plutôt de la volonté de vivre. Tant qu’il fallut résister, tant qu’il fallut combattre, son courage ne broncha pas. Mais quand la victoire définitive eut été remportée sur le mensonge, le ressort intérieur se brisa. Il s’abandonna hors de la vie, comme le coureur qui s’abat après avoir touché le but.

Comment confondre la calomnie ?

Dans cet abandon désespéré, un sentiment a dû jouer un rôle, un sentiment que je connais bien, l’impuissance devant le mensonge. On sait bien, soi, ce qui est et ce qui n’est pas, ce qu’on est et ce qu’on n’est pas ; on sait que telle ou telle accusation odieuse ou burlesque est un mensonge. Comment le prouver ? Comment confondre la calomnie ? Comment – ce qui serait plus nécessaire encore – convaincre le « juge moyen », le juge indifférent et de bonne foi ? On s’épuise à chercher le moyen d’établir comme on le voudrait, avec l’évidence de la lumière, ce qu’on sait bien, soi, être la vérité’. On cherche ; on ne trouve pas : jusqu’à ce qu’on ait acquis, par l’usage, cette endurance qui prend des airs de sérénité, le plus cruel est de se sentir sans défense et sans arme. Nous avons passé des heures, Roger et moi, à nous poser l’un à l’autre la question : « Tout de même, que peut-on faire?… » Et quand on souffre comme il souffrait, sauf la chance d’un débat public tel que celui qui a fait réparation, on n’a guère le choix, en effet, dans notre pays, qu’entre tuer et mourir.

La calomnie sera châtiée

Il n’est pas possible que nous restions plus longtemps enfermés dans ce choix sauvage. La calomnie doit être confondue et châtiée, et elle le sera. La mort de Roger Salengro a fait sentir cette nécessité à la France entière et nous devrons encore à notre ami cette gratitude d’outre-tombe. Un groupe de professeurs, d’écrivains, d’artistes, étrangers à tout parti politique, dénonçaient hier : « L’écrasante responsabilité encourue par ceux qui osent parler sans preuve contre l’honneur d’un homme, par ceux qui lancent contre un adversaire des accusations de telle nature qu’aucune réfutation ne peut jamais ôter le doute introduit en des esprits passionnément prévenus… » C’est bien là le mal. Il n’y a pas d’antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé il continue d’agir, quoi qu’on fasse, dans le cerveau des indifférents, des hommes de la rue, comme dans le cœur de la victime. Il pervertit l’opinion. Car, depuis que s’est propagée chez nous la presse de scandale vous sentez se développer dans l’opinion un goût du scandale.Tous les bruits infamants sont soigneusement recueillis et avidement colportés. On juge superflu de vérifier, de contrôler, en dépit de l’absurdité, parfois criante. On écoute et on répète, sans se rendre compte que la curiosité et le bavardage touchent de bien près à la médisance, que la médisance touche de bien près à la calomnie, et que celui qui publie ainsi la calomnie devient un complice involontaire du calomniateur.

Il faut en finir 

Il faut donc tarir la calomnie à sa source. Il faut en finir avec l’inexplicable esprit de tolérance qui la considère comme à peu près excusable dans le cas où elle est pourtant le plus criminelle, c’est-à-dire quand elle est employée froidement, systématiquement comme une arme politique,
comme un moyen de propagande, de vengeance ou de représailles. Voici quelques années qu’il en est ainsi dans
notre pays. Je n’incrimine aucun parti politique organisé, mais les clans, les bandes, les hommes, les journaux qui, contre les adversaires, jugent tous les moyens bons et tous les coups réguliers. Il s’agit pour eux d’abattre tel ou tel homme, ou bien à travers tel ou tel homme, d’atteindre tel ou tel parti, ou bien à travers tel ou tel parti d’atteindre les institutions et le régime républicains. Seul le résultat compte, et s’il ne peut être utilement obtenu que par le mensonge et la calomnie, va pour le mensonge et la calomnie.
Si un homme est déshonoré, chemin faisant, tant mieux. Si un homme souffre et meurt, tant pis. La fin justifiera les moyens.

Le peuple français ne livrera pas plus longtemps les siens à la calomnie 

Voilà précisément ce qui ne peut pas durer. Le peuple français ne livrera pas plus longtemps les siens à la presse infâme. Il ne supportera pas plus longtemps que pour satisfaire à leurs passions, à leur vengeance – ou même à leurs plus vils intérêts – les chefs des bandes et les mercenaires attentent à son honneur ou même à sa sécurité. Il reconstituera en dehors d’eux la communauté nationale. Il consolidera contre eux les institutions républicaines. Il rejettera fermement et durement s’il le faut, leurs attentats contre la société plus libre et plus juste qui s’élabore… Roger Salengro n’aurait pas voulu d’autre vengeance… Mais comme il va nous manquer dans nos luttes et comme il sera dur de ne pas l’avoir auprès de nous dans nos victoires.

« Alors, comme tu as dû souffrir ! … »

Pauvre Roger ! Tu ne tenais plus à la vie, mais nous tenions à toi, et si nous nous adressons aujourd’hui un reproche, c’est de ne pas te l’avoir assez fait sentir. Nous tenions à toi ; nous avions besoin de toi. Il y avait les tiens, ta mère, ta sœur, ton frère. Il y avait les camarades de Lille. Il y avait nous tous, tes amis proches. Il y avait tes amis inconnus. II y avait tout ce peuple rassemblé autour de ta jeune mémoire. Tu devais bien t’en rendre compte pourtant… Alors, comme tu as dû souffrir !… Je parle à la fois comme à un mort et comme à un vivant, parce que nous ne sommes pas accoutumés à ton absence. Nous ne nous accoutumerons pas d’ailleurs, on sentira longtemps, bien longtemps, le vide creusé par ta perte, et c’est pour cela que tu resteras vivant parmi nous après ta mort.

Léon Blum – 22 novembre 1936 à Lille